Indépendance de l’Ecosse: je ne sais pas quoi penser et je le vis très mal

Dans un peu moins d’un an, le 18 septembre 2014, les Ecossais se prononceront pour ou contre l’indépendance de leur pays. Pour emprunter la formule que les médias britanniques adorent utiliser, c’est le plus gros évènement depuis 300 ans (révision d’histoire: l’Acte d’union date de 1707).

Les indépendantistes au pouvoir depuis 2010 avaient promis ce référendum, mais ce n’est que depuis quelques mois qu’on est entré dans le vif du débat. Pour le moment, et si l’on en croit les sondages, le non (le vote pour rester dans l’union, donc) l’emporterait haut la main. Les dés sont même d’ores et déjà jetés si l’on en croit le pro des sondages Nate Silver, qui déclarait pendant le festival d’Edimbourg en août dernier que la campagne du oui à l’indépendance n’avait aucune chance de gagner. Seulement voilà: en septembre, 28% des électeurs déclaraient ne pas savoir dans quel camp se ranger. C’est 13 points de plus qu’en février. 28% des électeurs à séduire pour les indépendantistes et les unionistes, mais qui auraient plutôt tendance à pencher pour le oui: c’est assez pour faire basculer l’issue du scrutin.

Indecision dice, par Anne-Lise Heinrichs (Flickr – CC)

En règle générale, j’ai une position assez peu changeante sur tout un tas de sujets. Disons-le tout net: je suis même carrément têtue. Mais il faut voir les choses en face: si on me demande aujourd’hui si je pense que l’Ecosse devrait devenir indépendante, je ne saurais pas quoi répondre.

C’est en lisant ce billet très intéressant qui dit que les indécis doivent arrêter de se plaindre et se renseigner un peu que m’est venue l’idée de faire mon coming out. Mais j’ai toutes les informations qu’il me faut, merci bien: une timeline Twitter inondée de données et d’opinions des deux camps, des documents produits par des chercheurs, j’ai même poussé l’obsession jusqu’à avoir une Google Alert quotidienne que je lis scrupuleusement sur le sujet. Il y a tout ce qu’il faut sur le fabuleux Internet pour qui s’y intéresse un peu. Mais il me semble, et c’est bien normal, que plus on lit, plus on s’interroge.

L’économie est le thème central de cette campagne. Les deux camps dégainent argument sur argument pour expliquer quels sont les avantages ou les inconvénients de l’appartenance de l’Ecosse au Royaume-Uni. Avoir un parlement à Edimbourg aux pouvoirs forts tout en bénéficiant de la stabilité du Royaume-Uni: pour garder le meilleur des deux côtés, votez non, disent les unionistes. Voir une Ecosse plus juste, avec un pouvoir que les Ecossais auront vraiment choisi, sans subir l’austérité venue de Londres, tout en gardant des liens forts avec le reste du pays: pour garder le meilleur des deux côtés, votez oui, disent les indépendantistes. Remarquer la toublante ressemblance entre les deux rhétoriques: pour l’anecdote, les deux camps se sont mutuellement accusés de se piquer le slogan, mais que voulez-vous, tout le monde aime cette expression.

Alors pour savoir s’il faut glisser un bulletin « oui » ou un bulletin « non » dans l’urne l’an prochain, il suffit donc de regarder, chiffres à l’appui, si l’Ecosse gagnerait en terme de revenus en faisant sécession. En comparant la contribution actuelle de l’Ecosse au budget national avec ce qu’Edimbourg reçoit de Londres chaque année, tout devrait être plus clair. Si seulement c’était aussi simple…

De droite à gauche Gordon Brown (ancien Premier ministre), Johann Lamont (leader de Labour Scotland), Anas Sarwar (vice-leader de Labour Scotland), et une inconnue. United with Labour de Jack Donaghy (Flickr – CC)

La plupart de Britanniques croient que l’Ecosse vit grassement grâce aux subventions reversées par le gouvernement central: elles représenteraient 10.5 milliards de livres sterling de plus que ce que l’Ecosse verse à Londres en impôts et taxes. Mais c’est sans prendre en compte une très grosse source de revenus: le pétrole de la mer du Nord. En prenant en compte l’or noir, il se trouve que l’Ecosse donne plus au Royaume-Uni qu’elle ne reçoit, comme l’explique très bien ce FactCheck de Channel 4: un manque à gagner de plus d’un milliard de livres pour le nord. Là, c’est le moment où les nationalistes crient victoire: en se séparant du Royaume-Uni, l’Ecosse serait forcément plus riche parce qu’elle garderait tout l’argent du pétrole dans ses frontières. Ca fait sens. Mais « s’il s’agissait des comptes de votre famille, vous ne voudriez probablement pas vous reposer uniquement sur une source de revenus qui fait autant le yo-yo », dit un journaliste du Guardian. Est-ce bien raisonnable de ne compter que sur les énergies fossiles, de plus en plus difficiles à extraire, qui ne sont pas éternelles et dont les prix fluctuent autant, pour assurer la survie d’un pays ?

Autre argument des indépendantistes, et argument de poids: tout ce qui fait que l’Ecosse est généralement perçu comme un pays socialement plus juste demeurera. La santé restera gratuite pour les Ecossais, tout comme l’enseignement supérieur qui l’est aussi pour les ressortissants de l’Union Européenne. Après l’indépendance, l’Ecosse continuera donc à agir de la même manière dans ces deux domaines décentralisés depuis 1999, tout en assumant de nouvelles charges, comme celle non négligeable de la défense . Vous voyez où je veux en venir ?

Alors certes, tout cela peut paraître bien pessimiste, mais je ne suis pas non plus convaincue par l’argument qui veut que parce que l’Ecosse est un petit pays, elle ne s’en sortira pas seule. C’est un argument méprisant et condescendant, le pire je pense pour convaincre les gens de voter oui. Les partisans de l’union ont à tout prix voulu éviter une campagne négative qui soulignerait des faiblesses plus ou moins avérées de l’Ecosse…. et c’est raté. La plus grande partie de la campagne aura pour l’instant consisté, de la part des unionistes (pas les politiques, mais les chercheurs, associatifs, businessmen, etc), à faire peur aux électeurs. « Votez oui, et vos universités, vos retraites, vos musées en souffriront », explique-t-on aux Ecossais. Je pense que c’est la raison pour laquelle les gens sont si peu décidés, voire carrément pas intéressés par le débat.

Bien sûr, le scaremongering est surtout une stratégie pour dissuader les électeurs de voter pour l’auto-détermination. A défaut de les convaincre, on leur fait peur. Ce serait moins efficace pour les unionistes de dire qu’ils préfèreraient que l’Ecosse reste dans le Royaume-Uni, mais qu’en cas de vote pour le oui, ils feraient preuve de bonne volonté et de bienveillance pour assurer une transition en douceur. Moins efficace, mais le débat serait d’encore meilleure qualité.

Le Premier ministre écossais Alex Salmond avec la Vice-Première ministre Nicola Sturgeon
Photo du Scottish Government (Flickr – CC)

Ce que j’aime dans cette campagne, c’est qu’on demande aux Ecossais non pas de se prononcer sur les horaires d’ouverture de Tesco (pour l’anecdote, ouvert 7j/7 de 6h à 1h du matin – faire ses courses en pyjama, un bonheur qu’on ne connaîtra jamais en France !) ou sur le nombre de Roms à Glasgow. C’est une campagne sur la direction que doit prendre l’Ecosse, sur son futur, sur le genre de société que l’on veut construire, sur la place qu’on veut lui donner dans le Royaume-Uni, dans l’Europe et dans le monde. Alors en plus de me demander si l’Ecosse pourra en pratique subvenir à ses propres besoins, je me demande aussi: est-ce qu’il n’est pas temps, pour un pays qui subit des politiques conservatrices mais qui n’a envoyé qu’un seul député Tory à Londres, d’avoir le gouvernement pour lequel il a vraiment voté ? Est-ce qu’il n’est pas temps, à l’heure où l’euro-scepticisme gagne du terrain en Angleterre, de dire oui à l’indépendance pour être sûr de ne pas dire au revoir à l’UE ? Et de l’autre côté, si l’Ecosse garde la livre sterling, garde la Reine, et reste partenaire des autres Britanniques après septembre 2014… tout cela vaut-il vraiment la peine ? Finalement, avoir une devo-max, c’est-à-dire une autonomie fiscale complète, comme le promet David Cameron, serait peut-être the best of both worlds: cela contenterait les Ecossais, qui pourraient dans le même temps rester entièrement Britanniques.

En juin dernier, un BBC Question Time (un genre de Mots Croisés qui passe tous les jeudis sur BBC One) spécial indépendance s’est tenu à Edimbourg. De toutes les réactions, celle qui m’a le plus marquée était celle de la journaliste Lesley Riddoch, que je citerai pour conclure cette dissertation ce long billet.

« J’ai une idée de très claire du genre de pays dans lequel je veux vivre […]. C’est un pays qui met LA priorité de toutes ses politiques sur l’égalité, c’est un pays qui comprend que les inégalités minent la confiance qu’on a entre chacun d’entre nous, entre le gouvernement et les citoyens, c’est un pays qui met le paquet sur l’éducation et qui sait qu’aller à l’école dès le plus jeune âge peut transformer une vie, et c’est un pays qui adopte les énergies renouvellables […]. Dès lors il faut que je me pose la question suivante: comment est-ce que ça peut se réaliser de mon vivant ? […] J’aimerais vivre ce changement. Il faut que je prenne une décision, et l’année prochaine, comme les choses se présentent, je dirai oui à l’indépendance. »

Deux enfants aux couleurs de l’Ecosse lors de première grande manif pour l’indépendance à Edimbourg
Photo de Phyllis Buchanan

Pour aller plus loin:

Road to Referendum, partie 1, partie 2, partie 3: un excellent documentaire en trois volets qui explore l’histoire de l’indépendantisme en Ecosse, sur le terrain politique et culturel, avec l’intervention d’hommes et femmes politiques, acteurs, écrivains, etc.

Scottish Nationalism: from protest to power: un épisode de l’émission « Analysis » sur BBC Radio 4, qui se penche pendant 30 minutes sur comment le nationalisme écossais est passé du statut de mouvement marginal à celui de mouvement de masse.

6 thoughts on “Indépendance de l’Ecosse: je ne sais pas quoi penser et je le vis très mal

  1. Oui bon, moi je suis pas un expert en politique écossaise, mais je me souviens du référendum sur l’euro où Écossais et Nord-irlandais ont voté massivement pour, pendant que les Gallois votaient moitié-moitié et que les Anglais votaient massivement contre. C’est l’argument le plus pertinent selon moi en faveur de l’indépendance (vu de loin, bien sûr) : oui, je pense qu’il serait bien temps que les Écossais aient le gouvernement pour lequel ils ont voté, dans la mesure où l’Écosse est déjà un pays en soi et non une simple région. Voilà voilà c’étaient mes 2 cents 🙂

  2. apparemment il y a eu un sondage en Angleterre pour savoir si les anglais désiraient ou non rester « unis » aux Ecossais et plus de 60% ont répondu NON !….car de toutes facons les anglais s’en foutent royalement de l’avenir de l’Ecosse. Ca serait donc bien paradoxal que les écossais continuent à s’accrocher à des gens qui les méprisent.

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