Il y a 20 ans, la dévolution changeait le visage du Royaume-Uni

Il y a 20 ans, les Ecossais se rendaient aux urnes et disaient oui à la création de leur propre parlement décentralisé. Ce référendum, dans lequel presque 75% des électeurs ont répondu « oui, je pense qu’il devrait y avoir un Parlement écossais », semble avoir eu lieu il y a des siècles, tant le Royaume-Uni a changé depuis.

La création d’un Parlement régional, ayant le pouvoir de légiférer pour le système éducatif, de santé, judiciaire, l’agriculture et l’environnement entre autres, était une grande promesse de Tony Blair, élu triomphalement quatre mois plus tôt. « On peut faire les choses autrement et de manière plus moderne. Il y a une troisième voie, et cette voie, c’est la dévolution », déclarait-il à l’époque. Dans une interview à la BBC, l’ancien Premier ministre travailliste déclare aujourd’hui que la dévolution a contribué à sauvegarder le Royaume-Uni. Beaucoup ont vu dans ce projet un complot unioniste pour tuer l’indépendantisme écossais dans l’œuf. Après tout, pourquoi vouloir faire sécession quand on a un Parlement local puissant qui gère les affaires de tous les jours ?

Eh bien justement, parce qu’il ne gère que les affaires de tous les jours. C’est toujours le Parlement britannique à Londres qui tient les cordons de la bourse, et qui décide de la politique étrangère, de l’immigration, de la défense, de la protection sociale, même si des députés écossais siègent à Westminster. C’est pour cela que plus que jamais, Nicola Sturgeon, la Première ministre écossaise, est vent debout contre Londres et le gouvernement conservateur de Theresa May, qui s’est engagé dans des négociations pour le moins difficiles pour le Brexit. D’ailleurs, ironie du sort : en ce jour d’anniversaire de la dévolution, les députés à Westminster doivent voter pour ou contre un projet de loi qui abroge le European Communites Act et qui transpose le droit européen en droit britannique, une étape majeure pour mettre en oeuvre le Brexit. Problème : cela donne le droit au gouvernement de modifier à sa guise ces lois européennes, dont certaines concernent des domaines dévolus à Edimbourg, sans même consulter le Parlement. Pour les nationalistes écossais, c’est inacceptable. Le Labour tient le même discours : le Premier ministre gallois Carwyn Jones, le ministre fantôme du Brexit Keir Starmer et la ministre fantôme pour l’Ecosse Lesley Laird ont publié une tribune dans ce sens.

A cette heure, on ne peut pas dire que l’indépendantisme a le vent en poupe. Par contre le SNP, même s’il a reculé aux dernières élections législatives en juin 2017, reste la première force politique en Ecosse. Et ça, c’est fou, quand on sait à quel point il était marginal à la fin des années 1990. L’Ecosse était acquise au Labour, et le système de vote pour les législatives écossaises, le single transferable vote, était fait pour qu’aucun parti ne puisse obtenir une majorité absolue à Holyrood. Et pourtant, en 2007, le SNP prenait les rênes du pouvoir en Ecosse, puis en 2011, il a réussi l’inimaginable : obtenir une majorité absolue. Il est toujours au pouvoir à Édimbourg aujourd’hui, et c’est ce parti qui envoie toujours le plus de députés pour représenter l’Ecosse à Westminster (presque trois fois plus que le second parti, les conservateurs).

Si la dévolution n’a pas précipité l’indépendance de l’Écosse, est-ce qu’elle a pour autant annulé à jamais tous les questionnements quant au fonctionnement constitutionnel du Royaume-Uni ? Absolument pas. Voir le SNP être crédible au pouvoir, bien que le bilan soit très mitigé (on en parlera un peu plus bas), et le débat pour le référendum d’auto-détermination en 2014, ont rendu cette perspective pas si farfelue auprès de la majorité des gens. La question, il me semble, n’est plus de savoir si l’Ecosse sera indépendante, mais quand elle le sera. Pour les unionistes par contre, la question est de savoir si le Royaume-Uni dans la forme actuelle est viable. L’ancien Premier ministre écossais travailliste Henry McLeish, au pouvoir en 2000 et 2001, a un point de vue très original sur la question. L’année dernière, il a appelé à un nouveau référendum sur le futur de l’Écosse : pas sur l’indépendance mais sur un système fédéral, où le Parlement écossais aurait des pouvoirs étendus. Pour lui, c’est la seule manière de ne pas voir imploser le Royaume-Uni, et de ne pas assister à la disparition du Labour de l’échiquier politique écossais. Alors que les questions constitutionnelles sont majeures dans le débat en Ecosse, il accuse son parti de faire l’autruche et de ne proposer aucune alternative. L’idée de réfléchir sérieusement à une nouvelle organisation fait son chemin dans le parti : Alex Rowley, le leader par intérim du Scottish Labour après la démission surprise de Kezia Dugdale début septembre, estime que le Labour doit aller plus loin dans la défense du « home rule ».

La Reine et la Présidente de l’assemblée à la session d’ouverture du Parlement écossais

Cependant, cette ligne est encore très minoritaire chez les unionistes, travaillistes, conservateurs et libéraux-démocrates confondus. Des nouveaux pouvoirs pour quoi faire ? Mieux vaut utiliser au maximum ceux que l’Écosse possède déjà. Pour les partis unionistes, le SNP, obnubilé par la question de l’indépendance, a délaissé le travail quotidien, ce qui explique un bilan contrasté en matière de santé et d’éducation. On est mieux pris en charge par la NHS en Ecosse qu’en Angleterre, mais les standards ont chuté. Les élèves écossais ont, de l’aveu même du gouvernement nationaliste à Édimbourg, encore trop de mal avec la lecture et les mathématiques.

À quoi bon plus de pouvoirs, alors, si les résultats sont déjà si peu probants ? Plusieurs réponses ont été apportées à cette question. Premièrement, c’est justement parce que le Parlement écossais a trop peu de pouvoir qu’il n’a pas les marges nécessaires pour faire des réformes ambitieuses. Dans un second temps, c’est parce qu’il est trop petit qu’il n’a pas le temps de faire autre chose que de limiter la casse provoquée par les politiques d’austérité made in London. C’est l’argument du SNP, et vous voyez bien venir la conclusion : c’est pour cela que l’Ecosse doit être indépendante.

20 ans après la dévolution, le débat sur la manière dont doivent s’articuler les relations entre Londres et Édimbourg est toujours bien vivant… Peut-être malgré les Écossais, qui expriment une certaine lassitude, après trois années de feuilleton politique avec deux référendums, deux élections générales et une élection à Holyrood, envers ces questions.

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