Robert Burns, la tradition et l’identité écossaise

Tous les 25 janvier, les Ecossais se parent de leur plus beau kilt, préparent leur meilleur haggis et boivent un coup d’un excellent whisky pour célébrer Robert Burns, poète écossais de la fin du XIXe siècle. A Paris aussi on peut participer aux festivités dans les pubs écossais cette semaine. Le plus généralement, je célèbre la Burns Night à la maison, avec les copains et mon haggis venant tout droit d’Edimbourg, jalousement conservé dans le congélateur depuis le retour du Fringe. Mais parfois, comme cette année, j’ai envie de me masser dans le sous-sol sombre d’un pub avec de parfaits inconnus pour entendre l’Ode au Haggis récité avec un bon accent français pendant que le haggis arrive sur un plateau d’argent accompagné par un joueur de cornemuse.

C’est très kamoulox dit comme ça, mais c’est la réalité du cérémonial et de l’esprit de la fête. Après tout, c’est bien à Robert Burns que l’on doit Auld Lang Syne, cette chanson populaire et ode à l’amitié que l’on chante au nouvel an et à la fin des ceilidhs, les contredanses écossaises dans lesquelles on passe plus de temps aux bras d’inconnus qu’avec ses amis (il y a un bout de temps, je vous parlais de mon amour imodéré pour les ceilidhs).

Il y a un traditionalisme et un romantisme dans les Burns Nights qui n’auraient probablement pas déplu au Barde de l’Ayrshire, qui a lui-même contribué à la romanticisation de son pays. Quand vous pensez à l’Écosse, vous pensez probablement à un Écossais canon qui joue de la cornemuse dans les étendues désolées des Highlands, le kilt au vent (comment ça non ? Moi oui). Robert Burns a eu un rôle dans cet imaginaire, si bien qu’on oublie très souvent qu’en plus d’avoir été un romantique, Burns était aussi très engagé politiquement.

Robert Burns Monument à Edimbourg

Robert Burns a fait le choix, alors qu’il a bénéficié d’une excellente éducation en anglais, d’écrire ses œuvres en Scots (langue utilisée par Irvine Welsh dans ses romans comme Trainspotting), à une époque où il était très controversé de le faire. Pour Burns, il s’agissait d’un acte de résistance pour préserver l’identité de l’Écosse.

Surtout, Burns était un égalitariste. Surnommé le Poète Laboureur, Rabbie venait lui-même d’un milieu modeste, puisque ses parents avaient une ferme dans laquelle il a travaillé dès son plus jeune âge. Dans ses poèmes, il a souvent raillé les élites (voir son poème To A Louse) pour se mettre du côté des pauvres et des opprimés. Fait exceptionnel pour son époque, Robert Burns était contre l’esclavage, comme le montre son poème The Slave’s Lament… Même s’il a accepté, sans jamais y aller, un job chez un de ses amis en Jamaïque qui avait des plantations de sucre dans lesquelles travaillaient des esclaves.

Aujourd’hui, Robert Burns est devenu une figure tutélaire pour de nombreuses personnes de gauche en Ecosse et pour les indépendantistes. La Première ministre publie un message vidéo tous les ans pour saluer Rabbie Burns (#CheersToRabbie).

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En 2014, lorsqu’on se demandait si Robert Burns aurait voté pour l’indépendance de l’Écosse, le consensus était qu’il aurait probablement voté oui. La poétesse Liz Lochhead, qui était de 2011 à 2016 Makar (Poétesse nationale de l’Écosse – d’ailleurs il va falloir qu’on parle de cette fonction un de ces quatre, ça a quand même sacrément de la gueule un pays qui a un poète national), en parlait dans le Guardian debut 2014.

Liz Lochhead a récemment créé une polémique en déclarant que Rabbie Burns était limite-limite dans son rapport avec les femmes, allant jusqu’à le comparer à l’infâme Harvey Weinstein. Elle va donner, ce samedi à Edimbourg, une conférence sur ce sujet, en s’appuyant sur la correspondance du poète avec ses amis masculins dans laquelle il se vante de ses performances sexuelles avec sa partenaire de l’époque. Les réactions outragées se sont multipliées et Liz Lochhead s’est expliquée dans une tribune très intéressante dans le Scotsman : il ne s’agit pas d’attaquer l’oeuvre de celui qui a « permis à la langue Scots de survivre », mais de questionner « la sentimentalisation lubrique de Robert Burns par nous, les Ecossais ». Le fait qu’il soit un génie littéraire n’enlève pas le fait qu’il a pu agresser et harceler des femmes. On peut parler de Robert Burns sans en faire un saint.

Je vous laisse avec la fin de la tribune de Liz Lochhead, elle est beaucoup plus douée que moi pour vous souhaiter une excellente Burns Night : « Appréciez cette journée dédiée à Burns, mangez du haggis si vous le devez, mais surtout, surtout, lisez ses poèmes, écoutez ses merveilleuses chansons […]… Et si vous êtes encore assez jeune – ou juste assez optimiste – pour encore être dans le jeu amoureux, faites attention et traitez votre partenaire humainement ».

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