Boris Johnson et la dévolution, une grande histoire d’amour (ou pas)

Je ne sais pas ce que je ferais sans Boris Johnson. Grâce à lui, et comme beaucoup d’Ecossais.es, je me dis que de ce côté du Royaume-Uni, on n’est quand même pas si mal lottis dans cette pandémie qui semble sans fin. Et puis cela fait plusieurs mois que je n’ai pas pris le temps d’écrire sur Kiltissime, même si je suis très active sur Twitter et sur la page Facebook du blog. Mais là encore, Boris est venu à ma rescousse : il m’a donné l’occasion parfaite de vous donner des nouvelles de l’Écosse et du livre que je publie.

« La dévolution est un désastre »

Hier soir, alors qu’on était tous paisiblement en train de binger la dernière saison de The Crown sur Netflix, le Premier ministre britannique en a encore sortie une bien bonne, lors d’un appel vidéo avec une soixantaine de députés conservateurs du nord du pays : la dévolution, qui a mené à la création de Parlements décentralisés en Ecosse et au Pays de Galles en 1999, est « un désastre » et « la plus grande erreur de Tony Blair », l’ancien Premier ministre travailliste sous qui la dévolution a vu le jour. Alors qu’une douzaine de sondages d’affilée ont montré que l’indépendance était désormais l’opinion d’une majorité des électeurs d’Ecosse, alors que le Parlement britannique a voté une loi, la fameuse Internal Market Bill, qu’on accuse de saboter la dévolution, alors que la popularité des conservateurs et de leur chef Boris Johnson est abyssale de ce côté de la frontière, on peut se demander : mais qu’est-ce qui lui a pris ?

A l’époque du référendum sur la création du Parlement écossais en 1997, 74% des électeurs s’étaient prononcés en sa faveur. Aujourd’hui, selon les études d’opinion, une infime minorité veut revenir en arrière : le débat est plutôt entre l’indépendance, donc la création d’un Etat écossais souverain, ou une augmentation des pouvoirs. Le Parlement écossais s’occupe déjà de beaucoup de choses, comme je l’exlique dans cet article pour RFI. Mais il y en a qui argumentent pour une refonte totale de l’Etat britannique pour qu’il décentralise tous les pouvoirs aux différentes nations, à l’exception des affaires étrangères et de la défense. C’est d’ailleurs la position que défend l’ancien Premier ministre travailliste Gordon Brown.

Dès lors, il paraît curieux que le Premier ministre exprime une vision si minoritaire parmi l’électorat écossais… d’autant plus que les conservateurs ne cessent de parler de « notre précieuse union » qu’il faut préserver à tout prix de toute vélléité indépendantiste. Dans la caégorie des discours unificateurs, on a quand même fait mieux.

Condamnation unanime

La levée de bouclier a été rapide et unanime. Les indépendantistes du SNP, évidemment, étaient ulcérés, et ces déclarations leur ont donné une nouvelle opportunité de dire qu’encore une fois, on avait la preuve que le Royaume-Uni ne fonctionnait pas pour l’Ecosse. Les travaillistes et les libéraux-démocrates ont fait part de leur atterrement, justement parce que cela remet de l’eau au moulin des partisans de l’indépendance, et ont accusé Boris Johnson d’être le vrai danger pour le Royaume-Uni. Enfin, les conservateurs écossais ont, en privé, exprimé leur colère. Hier soir, ils étaient nombreux à dire que non, évidemment que Boris Johnson n’était pas contre la dévolution. Ce qu’il voulait dire, en fait, c’était la dévolution est une catastrophe si elle est instrumentalisée pour promouvoir un agenda de séparation du reste du Royaume-Uni. L’échec de Tony Blair a été de ne pas avoir anticipé la montée du soutien à l’indépendance.

Plusieurs points : premièrement, si les élus conservateurs doivent systématiquement faire l’explication de texte de ce que dit le boss, c’est peut-être que le fond du problème, c’est ce que dit le boss. Deuxièmement, Boris Johnson pointait spécifiquement du doigt l’outil plutôt que ceux qui le magnait : il a lui-même dit qu’il avait été pour la dévolution, globalement jusqu’à ce que le SNP arrive au pouvoir. Troisièmement, si son problème est que des indépendantistes sont au pouvoir depuis 13 ans en Ecosse, on pourrait lui rétorquer que personne ne force la main des Ecossais quand ils votent pour le SNP. Ils ont le choix de voter travailliste, lib-dem, vert, et même conservateur. Pourtant, pour de nombreuses raisons qu’il ne m’appartient pas de juger, ils continuent de voter pour le parti de Nicola Sturgeon.

Les Scottish Tories dans l’embarras

Cette déclaration de Boris Johnson ne fait pas du tout, mais alors pas du tout, les affaires du nouveau leader du parti conservateur écossais. Le député Douglas Ross (élu au Parlement britannique), en poste depuis cet été, essaie de se poser comme un conservateur pragmatique sur la question de l’union : il reconnait que la gestion du Brexit et l’indifférence de Londres a automatiquement énergisé la cause indépendantiste. Il estime en outre qu’avec une meilleure coopération entre Edimbourg et Londres, une meilleure visibilité de ce que fait le gouvernement britannique pour l’Ecosse, alors l’unionisme aura le vent en poupe.

Avec ce discours, il espère que son parti s’en sortira honorablement lors des prochaines élections parlementaires écossaises, prévues en mai 2021. Les Scottish Tories sont pour l’instant première force d’opposition à Holyrood, mais ils sont au coude à coude avec les travaillistes dans les sondages. Cependant, le souci pour les unionistes est que tous les sondages montrent que non seulement le SNP sera, encore, le premier parti du Parlement écossais, mais il pourrait regagner une majorité absolue perdue lors des élections en 2016.

Scottish Parliament chamber
L’hémicyle du Parlement écossais

C’est pour cela que les élections de l’année prochaine sont cruciales. Les conservateurs disent qu’il est beaucoup trop tôt pour reposer la question de l’indépendance et que le référendum de 2014 était sensé valoir pour une génération. Cet argument n’est pas complètement absurde : effectivement, on aurait pu espérer que cette question soit tranchée et qu’on tourne la page. Sauf qu’il s’est passé quelque chose de majeur deux ans après ce vote : le Brexit, et surtout le processus qui a mené à la sortie de l’Union européenne qui a exaspéré les Ecossais (et les Gallois aussi, au passage). C’est incroyablement malhonnête de dire que cela n’a aucune sorte d’importance et que les Ecossais ne pourraient pas légitimement se reposer la question de leur place au sein du Royaume-Uni. Parlerait-on autant d’indépenance aujourd’hui s’il n’y avait pas eu le Brexit, ous’il y avait eu un « Brexit doux », de compromis ?

Je vous vois venir. « Mais de toute manière les indépendantistes au pouvoir son très contents de tout cela, de toute manière ils ne souhaitent pas que le Royaume-Uni fonctionne ni la dévolution d’ailleurs ». Oui, sans doute. Mais enfin, que les indépendantistes mettent leur priorité sur l’indépendance, ce n’est pas un scoop… Et ils gagnent les élections, eux.

Mon premier livre !

Lisez mon livre !

Pour les observateurs peu avertis, il peut être difficile de comprendre l’importance des propos du Premier ministre hier, et pourquoi l’Ecosse est aujourd’hui à un tournant. Mais pas de panique ! Mon livre, « Ecosse : Hadrien et la licorne », aux éditions Nevicata, devrait vous aider à y voir plus clair. Il fait 96 pages, et comme le Tardis, it’s bigger on the inside! Et les trois entretiens en postface, avec l’historien Sir Tom Devine, la journaliste Dani Garavelli, et la poétesse Nadina Aisha Jassat, vous permettront de vraiment comprendre ce qu’il se passe dans le pays des chardons et des licornes. J’adore l’idée que ce soit ces trois personnes qui vous parlent de leur pays, qui est aujourd’hui le mien. N’hésitez pas à me dire si vous avez l’occasion de le lire : il est dispo dans toutes les bonnes librairies et en ligne, sur le site de l’éditeur.

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